Pendant des décennies, l’Afrique du Sud a été l’un des grands lieux de rêve pour observer les requins blancs. False Bay, Gansbaai et Mossel Bay évoquaient des requins bondissant hors de l’eau, la plongée en cage, les films animaliers et une forme de tourisme marin qui donnait une valeur économique aux animaux vivants. Aujourd’hui, cette histoire semble coupée net dans de nombreux anciens hauts lieux : les requins ne sont pas seulement devenus plus rares, ils ont pratiquement disparu de certains sites parmi les plus connus.
L’article sud-africain de 2oceansvibe reprend cette évolution avec vigueur et pose surtout une question : les orques Port et Starboard servent-elles d’explication trop commode, tandis que des facteurs humains comme la pêche à la palangre, les filets anti-requins et le faible contrôle ont trop peu de conséquences ?
La nouvelle approche d’évaluation de Shark Allies va dans le même sens. L’organisation conclut que l’ancienne valeur financière des requins blancs sud-africains a été de fait perdue avec l’effondrement des observations et de l’industrie touristique qui en dépendait. Ce n’est pas un calcul abstrait de conservation, mais un avertissement sur le coût d’un prédateur supérieur protégé d’abord sur le papier puis disparu de la mer.
Les orques n’expliquent pas toute l’histoire
Port et Starboard ont fortement marqué le débat sud-africain sur les requins. Ces deux mâles orques ont été associés à des requins blancs morts dont les foies avaient été mangés. Ces cas sont spectaculaires sur le plan biologique et très puissants médiatiquement, mais plusieurs critiques estiment qu’ils n’expliquent pas le calendrier du déclin.
Dans une interview à BizNews, Chris Fallows, qui a documenté les requins blancs de Seal Island pendant des décennies, affirme que les chiffres baissaient déjà vers 2007 et que l’effondrement avait commencé avant les épisodes connus impliquant les orques. Pour Fallows, les orques représentent plutôt une pression supplémentaire sur une population déjà affaiblie, pas la cause unique.
CBS/60 Minutes décrit également le débat avec prudence : certains chercheurs jugent plausible un déplacement spatial sous pression des orques, tandis que d’autres, dont Enrico Gennari et Fallows, insistent davantage sur la pêche, la raréfaction des proies et les systèmes létaux de protection côtière. Cette incertitude compte. L’histoire des orques est réelle, mais elle ne doit pas empêcher d’examiner et de réduire les causes humaines contrôlables.
Le problème au bout de l’hameçon
Au centre des critiques se trouve la pêche démersale des requins à la palangre. De longues lignes principales munies de nombreux hameçons sont posées sur le fond marin ou à proximité. Les espèces ciblées comprennent notamment les requins soupfin et smoothhound, de plus petits requins qui peuvent être des proies importantes pour les requins blancs.
Lorsque ces espèces proies sont fortement pêchées, le requin blanc ne perd pas seulement de la nourriture. Il peut aussi mourir comme prise accessoire, car les palangres pêchent là où les requins chassent. Le point particulièrement sensible est que, selon Fallows, la pêcherie est régulée par un système d’effort autorisé : limiter les bateaux et l’effort ne remplace pas automatiquement une limite ferme de capture pour les espèces menacées.
Mongabay a rapporté le cas du Zanette, un navire de pêche pour lequel les observations d’Enrico Gennari ont soulevé de possibles violations de permis et d’autres questions d’enquête. 2oceansvibe présente ce cas comme un exemple de dissuasion faible lorsque les sanctions restent modestes et qu’un navire continue à pêcher.
Une protection qui tue quand même
Un second conflit, plus ancien, concerne les filets anti-requins et les drumlines de la KwaZulu-Natal Sharks Board. Ils sont censés protéger les baigneurs, mais tuent aussi des animaux marins protégés et menacés. Pour les requins blancs, cette pression est particulièrement difficile à supporter, car ils grandissent lentement, atteignent tardivement la maturité sexuelle et produisent peu de jeunes.
C’est ce qui rend le cas sud-africain si amer : le requin blanc y est protégé depuis 1991 et a pourtant continué à être pris dans des systèmes qui intègrent des pertes mortelles. Le statut de protection ne suffit donc pas si les prises accessoires, la protection côtière et la pêche à la palangre ne sont pas pensées ensemble.
Le contexte publié par Mongabay sur la pêche aux requins en Afrique du Sud replace cette faiblesse dans un cadre plus large : des espèces menacées se retrouvent entre marchés d’exportation, application insuffisante des règles et gestion qui ne suit pas toujours le risque biologique.
La valeur perdue des requins vivants
Shark Allies décrit le déclin non seulement comme une perte écologique, mais aussi comme un échec économique. L’ancienne industrie touristique du requin blanc attirait des visiteurs sur la côte, soutenait des opérateurs locaux et faisait connaître l’Afrique du Sud dans le monde entier comme destination requin. L’évaluation cite d’anciens chiffres, comme environ 100 000 touristes liés aux requins dans le Western Cape et une contribution d’environ un milliard de rands à l’économie.
Ces chiffres sont importants parce qu’ils rendent visible une opposition simple : un requin blanc vivant pouvait créer de la valeur pendant des années sans être tué. Un requin mort, ou une communauté de proies détruite, peut produire un revenu à court terme, mais perd le contexte écologique et touristique plus large.
En même temps, le regard économique ne doit pas être confondu avec la protection de l’espèce. Les requins blancs ne méritent pas d’être protégés seulement parce que les humains veulent les voir ou les photographier. Leur valeur tient aussi à leur rôle de prédateurs supérieurs, de charognards et d’éléments d’un système côtier qui devient plus pauvre et plus instable sans grands prédateurs.
Ce qui compte maintenant
La leçon de ces rapports n’est pas d’effacer les orques de l’histoire. Elle est de prendre enfin plus au sérieux les pressions contrôlables. Cela implique de véritables limites de capture plutôt qu’une simple logique d’effort, un contrôle cohérent des permis, une révision des filets létaux et plus de transparence sur les requins qui finissent comme poisson anonyme sur les marchés d’exportation.
Pour les plongeurs, cette évolution est particulièrement tangible. De nombreux opérateurs sud-africains ont dû orienter leurs sorties vers d’autres espèces, comme les requins cuivre, parce que les requins blancs n’apparaissent presque plus de manière fiable dans les anciens hauts lieux. Cela peut encore offrir de belles rencontres, mais ne remplace pas la perte d’un système unique de requin blanc.
L’Afrique du Sud montre ainsi une vérité inconfortable de la protection des requins : un animal célèbre peut être connu dans le monde entier, protégé nationalement et économiquement précieux, et pourtant disparaître si les règles quotidiennes en mer ne fonctionnent pas. C’est là que se décide si la protection est plus qu’un joli panneau au bord d’un océan vide.


