Une nouvelle étude publiée dans Nature Communications examine une hypothèse centrale de la protection internationale des requins : l’interdiction du finning modifie-t-elle aussi le commerce des produits de requin ? Dans 188 pays entre 2007 et 2020, l’équipe ne constate aucun effet statistiquement solide sur les volumes totaux d’exportation, d’importation ou de consommation.
Cela ne signifie pas que les règles contre le finning sont inutiles. Elles visent d’abord à empêcher les pêcheurs de ne conserver que les précieux ailerons avant de rejeter les corps à la mer. L’analyse pose une autre question : ces règles modifient-elles de façon mesurable les quantités de produits de requin exportées, importées ou utilisées dans le pays ? Cette distinction est essentielle pour interpréter les résultats.
188 pays et 14 années de données commerciales
Echelle S. Burns et ses coauteurs ont utilisé la base Aquatic Resource Trade in Species (ARTIS). Elle rapproche données de capture et de commerce puis convertit les produits en équivalents de poids vif. Elle permet ainsi d’estimer le poids de captures associé aux filets, à la viande et aux autres produits commercialisés.

La base contient 123 identifiants taxonomiques de requins et 17 groupes de produits. De 2007 à 2020, environ 279 000 tonnes ont été échangées chaque année en moyenne. Le minimum était d’environ 224 000 tonnes en 2008 et le maximum de 305 000 tonnes en 2015. L’utilisation intérieure estimée atteignait près de 496 000 tonnes par an, presque deux fois le commerce transfrontalier.
Pendant la période étudiée, 94 pays ont exporté des produits de requin et 185 en ont importé. Les exportations étaient très concentrées : sept pays fournissaient 75 % du volume exporté, tandis que 15 pays représentaient les trois quarts des importations. l’Espagne, le Portugal et les États-Unis occupaient une place importante des deux côtés du marché.
Aucun effet global statistiquement significatif
L’équipe a appliqué une méthode de différences de différences, comparant l’évolution des pays avant et après l’adoption d’une règle contre le finning à celle de pays sans règle. La méthode vise à distinguer les tendances mondiales et régionales de l’effet propre de la réglementation.
En moyenne, les pays dotés de règles ont exporté 351 tonnes de moins par an que ce qui aurait été attendu sans règle. Les importations estimées étaient supérieures de 142 tonnes et l’utilisation intérieure inférieure de 1 672 tonnes. Dans les trois cas, l’incertitude était toutefois trop grande pour que les écarts soient statistiquement significatifs. Les données n’apportent donc pas de preuve causale solide d’une modification des volumes totaux.
Un déplacement à long terme plutôt qu’une réaction rapide
L’évolution dans le temps dessine néanmoins une tendance. Les exportations sont restées assez stables pendant les sept premières années, puis ont eu tendance à diminuer davantage dans les pays réglementés. Les importations montrent une légère hausse huit à onze ans après l’adoption, tandis que la baisse initiale de l’utilisation intérieure ne s’est pas maintenue.
Le nombre de partenaires commerciaux n’a pas changé immédiatement non plus. Ce n’est qu’après neuf ans ou plus que les pays réglementés ont eu tendance à exporter vers une part plus faible des marchés et à importer depuis une part plus élevée des fournisseurs. Ces effets de réseau n’étaient pas non plus significatifs : ils indiquent de possibles ajustements à long terme, sans les démontrer.
L’Espagne reste un nœud du commerce
L’analyse des réseaux révèle les pays qui structurent le marché. l’Italie et l’Espagne figuraient parmi les plus grands importateurs pendant toute la période; le Brésil, la Chine et le Portugal recevaient aussi souvent de grands volumes. l’Espagne, la Nouvelle-Zélande et le Portugal dominaient régulièrement les exportations. L’Espagne approvisionnait en moyenne près de la moitié des pays importateurs.
L’étude complète les statistiques commerciales récentes. L’UE a exporté moins d’ailerons en 2025 que lors de l’année record 2024, mais une seule statistique douanière ne prouve ni une baisse des captures ni un retournement durable du marché. L’analyse mondiale montre elle aussi combien il est difficile d’attribuer un changement observé à une règle particulière.
Pourquoi les données ont des limites
ARTIS améliore la résolution des données mondiales, mais ne peut reconstituer toutes les chaînes d’approvisionnement. Point crucial, l’étude n’a pas pu isoler le commerce des ailerons. Dans le bilan de masse, ceux-ci sont considérés comme un coproduit et ne sont pas reconvertis en poids vif, afin de ne pas compter deux fois le même requin.
Les déclarations imprécises de captures ajoutent de l’incertitude. Lorsque les produits ne sont enregistrés que comme élasmobranches, il est impossible de séparer la part issue des requins de celle issue des raies. Ces catégories larges ont exclu totalement ou partiellement certains marchés importants de plusieurs analyses. L’utilisation intérieure est par ailleurs une estimation tirée des captures, importations et exportations, non une consommation directement mesurée.
Les règles contre le finning ne traitent qu’une partie du problème
Les résultats rejoignent une précédente étude mondiale sur la hausse de la mortalité des requins malgré la généralisation des interdictions du finning. Exiger que les requins soient débarqués avec leurs ailerons naturellement attachés peut améliorer les contrôles et réduire le gaspillage en mer, mais ne limite pas automatiquement le nombre de requins capturés ni le développement de nouveaux marchés pour leur viande.
Une protection efficace doit donc combiner plusieurs niveaux : limites de capture fondées sur les données, protection des espèces particulièrement menacées, mesures spatiales, règles de débarquement contrôlables et chaînes d’approvisionnement transparentes. L’étude montre qu’une seule règle visant une pratique particulièrement gaspilleuse ne transforme pas automatiquement tout le marché. De meilleures données de capture, d’espèces et de commerce sont nécessaires pour mesurer son effet sur la mortalité avec d’autres mesures.

